Organisée pour rendre hommage au grand poète de langue arabe, Mahmoud Darwich, disparu récemment, cette séance a pour objectif de présenter l’œuvre de ce grand poète qui s’est renouvelé de recueil en recueil, par la lecture d’extraits de l’œuvre en arabe et en français, par une approche analytique des thèmes et des dimensions stylistiques de sa poésie ainsi que par des témoignages.
Participeront Poètes, écrivains et compagnons de route du poète. Poètes de la nouvelle génération palestinienne. Poètes et écrivains français :
Les grands thèmes du poète (la terre, l’amour, l’autre et le double, le mythique, la mort) seront évoqués par les intervenants et guideront la lecture.
DARWISH Mahmûd (1941-2008)
Né en 1941, dans un village de Gallilée, Mahmûd Darwish écrit, récite et publie de la poésie dès sa jeunesse. Poète engagé, il fera de la prison à plusieurs reprises. Assigné à résidence à Haïfa pendant quatre ans par le pouvoir israélien, il décide en 1970 d’entreprendre des études supérieures en histoire et en sciences sociales à l’université de Moscou : il ne pourra plus jamais revenir dans son pays. Après plus d’une année d’études, il s’installe au Caire en février 1971 : l’exil est définitif. Sa rupture avec le Parti communiste israélien date également de cette période. En 1981, Darwish fonde à Beyrouth la revue littéraire Al Karmal, publiée par l’Union des écrivains et journalistes palestiniens. Il est cependant contraint de quitter cette ville en 1982, au moment de l’occupation israélienne du Liban. Il s’installe en 1984 à Paris. En 1993, il démissionne du comité exécutif de l’O.L.P. pour marquer sa réserve concernant l’autonomie de Gaza et de Jéricho telle que Yasser Arafat accepte de l’entériner.
Les premiers recueils de Mahmûd Darwish, Oiseaux sans ailes (1960), Feuilles d’olivier (1964), tous publiée en Galilée, célébrant l’amour de la femme et de la terre, l’espoir du retour. Découverte par deux écrivains critiques palestiniens, Ghassan Kanafani et Yusuf al Khatib, la poésie de Mahmûd Darwish va s’imposer après la défaite de 1967. Elle apporte en effet à la littérature arabe un souffle de renouveau, tant dans sa thématique que dans ses modes d’expression. Elle tranche avec une poésie plus classique qui, depuis des décennies, évoque le drame palestinien sur un mode traditionnel et nostalgique. De plus, Mahmûd Darwish est sans conteste l’héritier du mouvement moderniste que connut la poésie arabe dès le milieu du siècle avec Badr Shâkir as-Sayyab et Nazik al-Malaïka, en particulier sur le plan prosodique, avec l’avènement du vers libre ou du Shi’r hadîth (poésie moderne).
Dès les premiers recueils, l’univers du poète s’organise autour de la figure de la mère et de l’amante. L’amour en est la dimension essentielle. Gardien de la mémoire et éternel étranger, Mahmûd Darwish est un être double, dans l’œuvre duquel vie et mort coexistent. Sa poésie est habitée par le mythe de la résurrection : l’épreuve de la mise à mort est vécue comme une rédemption nécessaire à la renaissance. Le mystère chrétien structure ainsi toute l’œuvre du poète musulman de Galilée. Derrière l’arbre, oranger ou olivier auxquels Mahmûd Darwish sait donner vie, se profile, dans les profondeurs de l’écriture, la croix symbolique, et, aux portes du jardin des Oliviers, le supplice est annoncé.
Son nouvel exil au Caire va coïncider avec une nouvelle aventure spirituelle et poétique. Rompant les amarres, la poésie de Mahmûd Darwish ne cessera d’évoluer et de s’enrichir, puisant sa force et son originalité dans le cheminement personnel et le monde intérieur de l’écrivain, comme dans les rapports féconds qu’il pourra désormais directement entretenir avec le mouvement poétique arabe contemporain. De Chronique de la douleur palestinienne (1969) à Telle est son image, et ceci est le suicide de l’amoureux (1975) en passant par Les oiseaux meurent en Galilée (1970), la poésie de Mahmûd Darwish se charge de mythes, de symboles et de modes d’expression nouveaux. La nostalgie originelle, et pour ainsi dire existentielle, du poète palestinien vient se doubler d’un sentiment de séparation ressentie comme suicide, faute et punition. L’ambivalence, la dualité, le dédoublement sont fortement présents dans les œuvres alors créées, comme en témoigne le recueil : T’aimer ou ne pas t’aimer (1972). Autre évolution, le poète qui nommait, décrivait, devient celui qui, par un jeu d’images parfois complexes, et par la métaphore, évoque, effleure, crée l’illusion du réel, transcrivant ainsi les profondeurs de l’âme. La cause éperdue du fugitif dans l’espace arabe vient remplacer le symbole verticale de la croix ou du moins s’y superpose-t-elle.
Si les traces des chocs historiques qui jalonnent le destin palestinien se retrouvent dans des recueils tels que Noces (1977), L’Encerclement des éloges de la mer (1984) ou les poèmes publiés dans la revue Al Karmal, la poésie de Mahmûd Darwish se lit également à d’autres niveaux. C’est en fait, et à la mesure de l’histoire qu’elle transfigure, une poésie du désespoir qui semble remettre en cause les chants clairs et sereins nés en Galilée.
L’univers poétique de Darwish, qui s’est toujours enrichi et s’est sans cesse détruit pour se structurer à nouveau autour de nouvelles images et sur de nouveaux rythmes, révèle une spiritualité profonde, aux antipodes du réalisme ou du simple engagement (en témoignent encore Moins de roses, 1986, C’est une chanson, c’est une chanson, 1986, ou le beau texte, Une mémoire dans l’oubli, 1986). Dans des poèmes tels que « Rien qu’une autre année » (1982). « L’Eloge de l’ombre haute » (1984) ou « Reste de paroles sur un banc » (1985), c’est bien l’angoisse de l’homme qu’il dépeint à travers des drames particuliers qu’il a vécus. Darwish accède ainsi à l’université qui en fait avec Adonis la principale figure de la poésie arabe contemporaine.
Gilles Ladkany